Zócalo Ciudad de México
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Le silence

En juin 2018, je suis retournée en vacances chez mes parents au Mexique et bien évidement, avant le départ, l’excitation était au maximum. Comme d’habitude, la peur de monter dans l’avion m’a gâché le plaisir du trajet mais pas celui des retrouvailles.

Quelques semaines avant de quitter la France, j’avais la tête dans un pitoyable état d’ébullition permanente, au milieu des obligations professionnelles et domestiques, exécutées montre au poignet et le temps comme un bourreau… L’esprit saturé, dans un dialogue stérile et sans relâche avec un interlocuteur imaginaire et implacable : “Il faut faire ceci, tu aurais déjà dû faire ça, c’est bientôt l’heure, n’oublie pas que…

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Bref : vivre pour travailler et s’inquiéter des banalités, en oubliant le sens de la vie et tous ses petits plaisirs avec une montre au poignet, comme si le temps m’appartenait vraiment….

Cette tornade interne contrastait avec le calme de mon cadre de vie, dans ma petite ville plaisante et silencieuse du sud de la France, à cinq minutes de la mer Méditerranée. Dans un effort de garder une santé mentale correcte, j’ai trouvé dans la technologie quelques palliatifs et j’ai installé des applications sur mon téléphone portable – comme mon père l’aurait fait – pour respirer et méditer, au moins pendant quelques minutes au début de la journée, avant de devenir une esclave de l’horloge. Néanmoins, cette pratique, lorsqu’elle n’est pas faite en toute conscience, ne suffit pas.

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Un samedi de juin, à l’aube, nous avons décollé de l’aéroport de Montpellier. Depuis mon siège côté fenêtre, j’étais ravie d’observer les rayons limpides du soleil levant tandis que je me répétais “enfin une pause… on y est, presque…”, dans une tentative maladroite de laisser tous mes – petits – soucis sur la côte méditerranéenne. Sauf que, le mal-être qu’on a en soi, on l’emporte avec soi.

Lors de l’escale à Paris, j’ai acheté un livre de poche mais je n’ai pas lu une seule page et je n’ai pas pu regarder un seul film sans être distraite par mes peurs et mon envie d’atterrir. Ma panique de l’avion, les tracas du travail, de la maison et l’angoisse d’un hypothétique oubli dans nos valises ainsi que l’appréhension d’un agenda chargé à mon retour…

Ce n’était pas le bruit des turbines mais l’agitation de ma tête qui m’a empêché de dormir pendant les vingt et quelques heures de trajet.

Et les vacances ont démarré par le soulagement d’enfin se poser sur le sol mexicain et nous savoir déjà en Amérique, presque à Ciudad Guzmán.

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C’était la fin d’après-midi lorsque nous sommes arrivés à Ciudad de México, la capitale à 20 million d’habitants. Nous étions désorientés par le décalage horaire et l’incroyable agitation de l’aéroport. J’ai pris conscience, soudainement, de ce bruit sourd, à haut volume, qui a fait taire toutes mes pensées et mes angoisses. En début de soirée on devait prendre le troisième avion du trajet, le dernier avant les 2 dernières heures d’autoroute jusqu’à la maison de mes parents : ma maison, toujours ma maison malgré mes années de vadrouille.

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L’agaçante migraine que j’avais, sûrement causée par l’angoisse et la fatigue, s’est envolée lorsque nous sommes enfin arrivés à Guadalajara et j’ai pu embrasser les miens, qui nous attendaient avec beaucoup d’amour. J’ai passé trois merveilleuses semaines entourée de la famille et les amis. J’avais la tête occupée “ici et maintenant tandis que je faisais le plein d’apapachos.

Un “apapacho” est un mot en espagnol, propre au jargon mexicain, issu du náhuatl, la langue des aztèques. Je l’aime beaucoup parce qu’il désigne, au delà d’un câlin physique, une rencontre émotionnelle, un câlin avec l’âme, l’esprit et le cœur.

Et c’est ainsi que le bruit et les sons du Mexique ont remplacé le bruit de mes pensées.

Au Mexique, les nuisances sonores font partie intégrante du quotidien. A Ciudad Guzmán, dès 8 heures du matin, le camion du fournisseur de gaz sort un cri singulier des haut-parleurs puissants  : “Eeeeel gaaaaaaas“. Ça surprend les étrangers et ça fait toujours rire mon mari. Là-bas, c’est lui, l’étranger.

Dans un pays majoritairement catholique, les nombreuses églises font sonner leur cloches matin, midi et soir pour annoncer la messe. A l’aube ou tard le soir, on entend les feux d’artifice d’une fête patronale, lointaine ou proche : au Mexique il y en a des dizaines tous les jours. Puis dans la matinée la camionnette annonçant des remèdes magiques contre toutes les maladies.

En milieu d’après-midi, le marchand de glaces s’annonce avec une musique singulière : chaque village a sa version mais elles se ressemblent toutes et à coup sûr, elle égaye tous les enfants qui sortent comme des flèches avant que la camionnette s’en aille. Après il y a le ferrailleur, l’aiguiseur de couteaux ambulant, le marchand de fruits et légumes de saison ou celui de balais et de lessives : dans le pays où tout le monde fait comme il peut

Chez mes parents, la sonnette de la porte et le téléphone fixe retentissent sans arrêt du matin au soir. Je sais que leur cas est atypique. J’ai toujours su que chez eux, c’était un peu comme la maison du bon Dieu, qu’ils connaissent pas mal de monde et leurs amis les appellent très souvent mais, à chaque fois que j’y retourne : c’est une claque.

Puis, dans ma vallée privilégiée, située aux pieds du volcan de Colima, le train du Pacifique passe chaque nuit et siffle trois fois, toujours à la même heure. La maison est très loin de la voie ferrée mais le vent ramène ce son triste qui fait écho à la fenêtre. Depuis ma chambre, je l’ai entendu maintes fois et je faisais attention à lui, surtout lorsque je pleurais mes petits chagrins d’amour adolescente. Ce sifflet me pince le cœur aussi puisqu’il est lié à tous ces migrants qui risquent leur vie pour arriver aux Etats Unis : le son me semble encore plus désolant. 

Il y a aussi le son traditionnel et unique du marchand de patates douces, qui m’a l’air mélancolique puisqu’il me rappelle mon enfance et ma grand-mère Paula, avec toutes les histoires qu’elle a imprimé dans mon cœur et dans mon âme, avec des images, des odeurs et des bruits, des sons précis et uniques.

Et bien entendu, la résonance de toutes ces conversations agréables et les rigolades à haut volume, en famille et entre amis, mes amis de toute la vie.

Évidement, les adieux à la fin du séjour ont été – comme toujours – cruels.

J’ai quitté le Mexique le cœur brisé, déchiré entre 2 pays que j’aime et 1 choix de vie. Beaucoup de tristesse et de nostalgie qui m’ont fait même oublier la peur de l’avion… Pourtant, le plus dur, m’attendait à Paris, 12 heures après. C’est à l’aéroport Charles de Gaulle que je me suis retrouvée face au silence ordinaire de l’Europe et soudainement j’ai entendu le “volume” de mes pensées monter en puissance, sans aucune transition.

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La douleur s’est agrandie avec le léger bruit de fond, l’ordre dans les couloirs, la signalétique irréprochable et tous ces gens, les yeux sur leurs téléphones, évitant tout contact visuel avec leurs semblables, parlant doucement et souriant avec discrétion.

Je ne veux pas dire que c’est pas bien. Ce n’est pas une question de correction ou d’incorrection : c’est juste une autre façon de concevoir le monde, c’est différent. Moi, j’ai été élevée dans un bordel bruyant qui a toujours été joyeux et ce jour-là, je me suis souvenue que dans l’absolu, le silence m’incommode.

Au fil des années, en tant qu’expatriée, je me suis adaptée. Je parle doucement, j’ai appris à rire moins fort, je ne parle pas aux gens que je connais pas dans la rue… En Europe on appelle ça du bon sens mais au Mexique les choses sont différentes.

A l’aéroport, bouleversée par mon éternel déchirement entre les deux pays que j’aime, je me suis sentie dévastée par ce silence tangible. J’imagine l’incompréhension de mon mari et de ma fille, qui avec leur empathie et bienveillance, essayaient de soulager ma douleur.

Puis j’ai repris ma routine, avec le décalage horaire et une myriade d’activités et de tâches qui m’ont embarquée dans le tourbillon habituel – et rien ni personne pour les contrer.

J’aime mon travail et ma vie en général cependant, lorsque le chronomètre mental, avec lequel je passe mes journées, a été mis en marche, j’aurais tant aimé écouter le bruit du vendeur de gaz, les glaces ou le ferrailleur pour équilibrer le malaise qui m’envahissait.

J’ai grandi dans un pays surréaliste avec une conception irrationnelle du temps : “ahorita” “al ratito” “mañana” veulent dire ‘tout de suite’ et ‘jamais’, en même temps, ça dépend…Ces douze années passées en France m’ont appris à gérer mon temps comme les européens, mais cela ne veut pas dire qu’il m’est facile ou naturel. Je prends sur moi. Je m’adapte. J’ai choisi de m’adapter tous les jours. C’est un choix mais parfois, il y a des moments dans la vie ou, peut-être, trop c’est trop.

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Pendant plusieurs semaines après le retour, j’ai été tourmentée par le silence de la ville où je vis à tel point que plusieurs fois, je me suis réveillée au milieu de la nuit à cause du mutisme ambiant. Je n’avais pas remarqué à quel point mon quartier est calme, combien mon téléphone sonne peu et combien j’avais besoin de contact humain pour contraire l’anxiété de cette angoissante absence de bruit.

Le paradoxe de la solitude est justement qu’elle est liée au silence, mais les deux, ne sont pas synonymes de paix. Et se sentir – un peu – en paix à notre époque, est compliqué puisque nous sommes tous pris dans un va-et-vient excessif de communication et de consommation.

J’ai le souvenir d’un été 2018 plutôt mouvementé mais à la fin, toute cette agitation m’a fait réaliser que la solitude et le silence sont nécessaires, comme des vrais ressources thérapeutiques, comme des contrepoids aux pratiques écrasantes qui mettent la santé mentale à rude épreuve.

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J’ai enfin pris conscience qu’il me fallait revenir à l’essentiel.

Dans un exercice de maîtrise de soi, pendant quelque temps, je me suis débarrassée de mon smartphone avec les mails et les réseaux sociaux – en dehors du travail…. J’ai réorganisé mon temps pour me le donner sans téléphone, sans courriels, sans nouvelles, sans connexion. Difficile puisque je travaille sur le web mais j’ai pris conscience que j’étais plus qu’ultra-connecté : subjuguée et asservie.

J’ai compris qu’l s’agissait d’optimiser mon temps, qui est précieux, et de prendre conscience des petits plaisirs quotidiens qu’inondent mes journées. Contrôler les sources de stress et anxiété, les maîtriser, décider quand est-ce que je regarde l’heure ou le portable. Petit à petit, sans angoisse, je parviens à laisser le téléphone dans mon sac – avec toute la vie que j’y mène là-dedans… et tous ces e-mails qui peuvent attendre dans ma boîte de réception jusqu’à ce que je me décide à les voir. Parce qu’on a tous un libre arbitre.

Cela fait des mois que je suis rentrée en France et je me suis re-habitué au calme et au silence. Ce silence m’angoisse moins au quotidien – du moins, il ne me réveille plus à l’aube – et je tiens beaucoup à réduire volontairement le “volume” de mes pensées.

Il est difficile d’être ici et maintenant, en paix et dans un silence paisible. Le défi est grand, mais ça vaut la peine d’essayer.

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